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Décès de Christian Bobin, l’auteur du Tout bas et des Ruines du ciel, à 71 ans


DISPARITION – Gallimard, son éditeur, vient d’annoncer son décès. Le poète était un orpailleur. Toute sa vie, il aura cherché l’or dans les mots, les ruines, les regards, les coquelicots et le ciel.

« Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt » : L’œuvre de Christian Bobin évoque le Psaume 107 après cinq longues décennies d’écriture. L’écrivain, essayiste et poète, le plus secret du monde littéraire qui s’était notamment fait connaître avec son livre consacré à Saint-François d’Assise, Le plus bas, décédé jeudi à 71 ans, a annoncé vendredi matin son éditeur Gallimard. L’écrivain, très attaché à son Creusot natal, avait réussi un premier coup en publiant en 1991 Une petite robe de soirée. Aussi remarqué sur la scène littéraire qu’en marge de ses événements mondains, Christian Bobin avait reçu en 2016 le prix de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

« Je cherche » : tout ce que Christian Bobin contenait dans cette proposition qu’il n’a jamais été tenté de rendre en proclamant : « Je ne cherche pas, je trouve. » Merci à Pascal, cité notamment dans Les ruines du ciel (2009), l’écrivain mesure combien il y a de naïveté dans cette affirmation de Picasso. Avec Khawadja Abdallah al-Ansarî, poète du XIee siècle, né dans l’actuel Afghanistan, il connaissait l’ordre du monde : « Pour tout, on cherche d’abord et ensuite on trouve, tandis que s’il s’agit de Dieu, on trouve et ensuite on cherche. »

L’auteur de Très lent (1992), un livre consacré à François d’Assise qui l’avait fait connaître du grand public, n’aimait pas écrire le mot « Dieu » avec une majuscule, comme dans les catéchismes d’autrefois. Mais il cherchait toujours ce père au nom non prononcé et imprononçable. « Je cherche le dieu sans barbe, le dieu sans dieu, sans grande musique, sans reliure cuir, sans effets. Le Dieu du Rien »écrit-il, imposant aux prêtres modernistes la possibilité d’une ascension transgressive vers la divinité.

Et il a continué à chercher, certains jours au soleil, avec un grand sourire, d’autres dans la misère et dans le noir.  » Grandir dans le noir »il raconte son enfance passée au Creusot, la cité minière où il vécut avec sa compagne, la poétesse Lydie Dattas. « Je n’ai jamais vu le paradis que contre l’enfer, en contrepoint, en contrechant. Toute lumière – de parole, de visage ou de matière – est pour moi un événement, un accident qui à chaque fois me sauve. Je ne sais rien de la vie sinon qu’elle est, dans la substance profonde, presque inaccessible, lumineuse, aérienne. »

Comme Arthur Rimbaud, Christian Bobin savait que « Le combat spirituel est aussi brutal que le combat des hommes ». Mais il se méfiait de la douleur et redoutait les malentendus. S’il a évoqué un jour la présence réelle du Dieu caché des religieuses et des Messieurs de Port-Royal, ce sera à travers un traité de sourires. « Je ne sais trop pourquoi, le sourire me semble être l’objet de méditation le plus profond possible. À cet égard, je m’appuie sur les sourires de quelques-uns qui ont disparu, ce qui persiste et les maintient hors des eaux noires. Le sourire de mon père, le sourire d’une jeune femme décédée prématurément… Des sourires aussi, comme on en voit émerger dans des berceaux au coin des lèvres des nouveau-nés. Dans ce traité sur le sourire, je vais développer quelque chose que je n’ai pas eu la force de développer, qui sortirait de la confiance. Tout ce que je pourrais honnêtement vous dire à propos de Dieu, c’est cela. C’est la confiance. Pas confiance en quelque chose, pas confiance sans objet, mais confiance en quelqu’un, en une présence. Aller au-delà semblerait impudique et un peu risqué. Si vous vous mettez à crier à haute voix ce que vous aimez, si vous le dites trop clairement, vous le tuez. »

Christian Bobin a publié muguet rougeun livre souriant, publié en même temps que le gros volume de la collection « Quarto » rassemblant dix-sept de ses livres écrits entre 1980 et 2020, dont un inédit, L’eau des miroirs. Dans muguet rouge, il évoque Kafka, Dora Diamant, Nerval. Et Pascal, comme d’habitude. Au début d’un chapitre, il recopiait une pensée de Novalis. L’écrivain citait rarement ses confrères mais il avait le goût du mot auteur qui frappe sa cible comme une fléchette. Dans Rockil avait reproduit cette phrase d’André Dhôtel : «Nous devrions savoir que tout est à jamais loin, sinon ce ne serait pas la vie. » Pourquoi André Dhôtel, qu’on croyait ne connaître que Le pays où l’on n’arrive jamais ?« Parce que c’est une sorte de Lao-tseu français. Ses livres sont encombrés, ils frôlent parfois l’ennui, mais c’est un ennui qu’il faut pour arriver à la clarté. Si je cite cette phrase, soulevée dans une nouvelle faussement banale, une aventure où il ne se passe rien, c’est qu’elle a explosé sous mon nez. Je pourrais difficilement l’expliquer, mais cela me semble inépuisable. Elle est de l’ordre des fleurs imprévues, qui poussent dans les ruines, elle permet de comprendre que nous sommes tissés par des forces invisibles. il a dit.
En épigraphe de muguet rougeon peut lire cette citation : « Mandelstam a dit que lorsqu’il a entendu le mot « progrès » pour la première fois à l’âge de cinq ans, il a éclaté en sanglots, sentant quelque chose de fâcheux. » Christian Bobin n’était pas un homme de détestation, c’était un écrivain du « oui », mais on ressentait une haine grandissante des écrans, des choses et des machines qui ont colonisé nos vies. Ainsi écrivit-il :« Les nouvelles technologies mal nommées, dont je cherche le nom de livre en livre, ont pris la place de nos rêves et peu à peu celle de la réalité. Ce que les faux anges de la Silicon Valley appellent une réalité augmentée est en vérité une réalité vilipendée, une réalité blessée. Je suis juste quelqu’un qui regarde le monde et essaie de dire le plus fidèlement possible ce qu’il voit. Je ne juge pas, je ne moralise pas. J’essaie d’avoir l’air frais et proche. Parfois, ce que je vois me fait penser au Bardo Thödol, un texte sacré des Tibétains consacré à l’étude des jours qui suivent la mort d’une personne, non pour son entourage, mais pour lui-même. Le défunt envahi par ses propres ombres doit lutter avec elles pour gagner soit une nouvelle vie, si cela échoue, soit l’épuisement des ténèbres et du repos. Le Bardo Thödol est un manuel possible pour comprendre aujourd’hui. Les images qui nous hantent sont toutes sorties de nous-mêmes, mais elles nous reviennent comme des ombres, avec une grande force, dotées d’une étrange autonomie. »

Aux miroirs de poche dont se sert le diable pour nous détourner de nous-mêmes, et de cet autre moi, en chacun de nous, plus profond que nous-mêmes, Christian Bobin oppose la simplicité d’un morceau de granit ou la beauté d’un arbre en fleurs. Les objets inanimés peuvent ne pas avoir d’âme. Il en avait un, éminemment profond.

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