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des fouilles pour faire la lumière sur le travail forcé du seul camp de concentration français


Relativement méconnu, le camp installé dans l’Alsace annexée fut l’un des plus meurtriers de l’univers concentrationnaire nazi. Des recherches sont en cours pour mieux comprendre son fonctionnement.

Son granit rose était convoité par Albert Speer, l’architecte d’Hitler, et ses vestiges sont aujourd’hui mis au jour : la carrière du Struthof (Bas-Rhin), lieu de travaux forcés pour des milliers de déportés, fait l’objet d’une fouille inédite, 80 ans après l’ouverture de la seul camp de concentration nazi situé sur le territoire français. Relativement inconnu, il était l’un des plus meurtriers.

« Cette partie du Struthof avait été quelque peu délaissée, alors que la carrière précédait la construction du camp », soulève Juliette Brangé, chef de chantier, tout en parcourant la vaste terrasse artificielle à flanc de montagne. Il ne reste que neuf bâtiments ou ce qui reste de leurs fondations, sur les vingt construits sous le règne des nazis. D’imaginer le lieu tel qu’il était à l’époque, entouré de tours de guet, « on a moins de dix photos d’archives, c’est peu », regrette le jeune archéologue.

A partir de mai 1941, sur ce promontoire situé à 800 mètres d’altitude, des milliers de prisonniers se sont succédés pour extraire la pierre, destinée à l’origine aux grandes constructions du Reich. Les premiers devaient aussi construire eux-mêmes le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, situé 500 mètres plus au nord, et les routes qui y mènent.

Cobayes humains

Pendant la guerre, 17 000 déportés, âgés de vingt ans en moyenne, venus de toute l’Europe transitent par le Struthof construit en Alsace annexée, 52 000 en comptant la nébuleuse des camps satellites de part et d’autre du Rhin. Il s’agit principalement de résistants et de prisonniers politiques, mais aussi de déportés juifs ou gitans, d’homosexuels et de témoins de Jéhovah : 22 000 y sont morts.

La plupart sont morts d’épuisement, de traitements inhumains ou de famine, d’autres ont été victimes de sinistres expériences pseudo-médicales. En effet, plusieurs centaines de déportés y ont servi de cobayes humains pour des expériences sur les gaz toxiques et le typhus. Le professeur allemand d’anatomie August Hirt fit également exécuter 86 Juifs venus spécialement d’Auschwitz dans la petite chambre à gaz du camp, pour constituer un « collection anatomique » nouvelles « Race judéo-bolchevique ». Leurs corps, placés dans des cuves de formol jusqu’à la fin de la guerre, ont été récemment identifiés.

Le camp a également servi de lieu d’exécution pour 107 résistants. Ce taux de mortalité de 40 % le place « parmi les plus meurtriers du système nazi, hors camp d’extermination bien sûr, à égalité avec Bergen-Belsenet Sachsenhausen, bien plus que Buchenwaldet Dachau», selon l’historien Robert Steegmann, auteur d’un ouvrage de référence sur le KL-Natzweiler.

Les fouilles devaient permettre de mieux comprendre la nature du travail forcé qui avait « pas étudié du tout », selon Juliette Brange.

« Espace industriel »

En 1943, au tournant du conflit, « la carrière se transforme en espace industriel », elle explique. Les moteurs des avions allemands Junkers y sont démantelés dans des halls, les pièces détachées étant réintroduites dans l’industrie pour soutenir la machine de guerre nazie. Des limes, des outils métalliques ainsi qu’une forge pour démonter des pièces de moteur… Les premiers objets découverts par les fouilles en témoignent, confirmant qu’il ne s’agissait pas seulement d’extraire du granit. « On peut parler de travail qualifié », observe l’archéologue.

« Là, c’est vraiment le premier élément qui est intéressant », Sourit soudain, ému, Clément Schermann, truelle dans une main, tout en montrant de l’autre un triangle d’aluminium d’à peine cinq centimètres, découvert quelques instants plus tôt au pied d’un immeuble qu’une couche d’humus avait en partie englouti. « Au centre, vous avez le petit bonhomme qui symbolise la firme Junkers, les bras tendus », représentant une hélice, poursuit l’étudiant en licence d’archéologie à l’université de Strasbourg pour décrire sa trouvaille, une plaque probablement fixée sur un moteur d’avion.

La carrière était gérée par DEST, la société allemande de terrassement et de carrière, une société appartenant aux SS, le camp les facturant pour cette main-d’œuvre gratuite. Les registres du DEST révèlent que plus de 1 000 personnes se relayaient chaque jour à la carrière. « Les déportés travaillaient 60 heures par semaine, à partir de 6h30 en hiver, et ne recevaient que 1 500 calories par jour alors qu’il en faut trois fois plus à un travailleur acharné », complète Guillaume d’Andlau, directeur du Centre européen des résistants déportés-Struthof (CERD), le mémorial de l’ancien camp de concentration qui accueille chaque année 200 000 visiteurs.

« Lieu de terreur »

Pas moins de 31 nationalités sont passées par le Struthof, mais selon Michaël Landolt, archéologue à la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) Grand Est, qui finance le chantier« la plupart des travailleurs forcés étaient des Polonais ou des Soviétiques. Il y avait peu de Français, pour les empêcher de communiquer avec certains civils de la vallée de la Bruche venus travailler à la carrière, sans doute pour de gros travaux. explique-t-il encore, près d’une dalle qui vient de révéler des connexions électriques vintage, avec des fils dénudés.

A ses côtés, une dizaine d’étudiants volontaires participent aux fouilles qui doivent se répéter chaque mois d’août jusqu’en 2024. Des descendants de déportés ont également participé aux importants travaux de déblayage préliminaire, comme Alain Salomon, administrateur de l’association Natzweiler-Struthof , histoire et mémoire, dont le père Robert est passé par le Struthof. Quelques mois avant sa disparition en 2015, l’ancien résistant avait décrit dans un vibrant discours « un foyer de terreur, de pleurs, de douleur, de travail exténuant par tous les temps. Face à l’insupportable négation de l’Holocauste, il est important de faire remonter cette réalité à la surface. commente aujourd’hui son fils à propos de ce lieu où la nature avait repris le dessus.

Le Struthof sera le premier camp de concentration découvert par les Alliés dans leur avancée vers l’Ouest, en novembre 1944. Mais lorsque les Américains arrivent devant la double rangée de barbelés et la porte monumentale, les 17 casernes et miradors sont vides. Les nazis ont évacué quelque 5 500 prisonniers du camp vers Dachau. Et les kommandos (camps de travail) de la rive droite du Rhin restent en activité. Jusqu’à leur sortie en avril 1945.

« Nous ne pouvions pas nous permettre de mettre [ce lieu] évaluer », concède André Woock, 62 ans, maire de la petite commune rurale de Natzwiller située en contrebas, qui a récupéré la propriété de la carrière après la guerre. « Et puis pour les anciens ici, cette histoire était quand même compliquée », ajoute l’élu.

lefigaro -fp

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