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« L’administration porte une grande part de responsabilité dans l’assassinat de Samuel Paty »


FIGAROVOX/ENTRETIEN – Le professeur, qui vient de publier un Petite philosophie de la nationjuge sévèrement l’inaction de l’Éducation nationale dans l’affaire du Paty et estime que l’école devrait offrir un contrepoids à l’idéologie communautaire avec laquelle grandissent de nombreux jeunes.

Didier Lemaire est professeur de philosophie. Pendant vingt ans, il enseigne au Lycée de la Plaine de Neauphle, à Trappes. Menacé pour avoir prévenu de la montée de l’islamisme, il a dû mettre sa carrière d’enseignant entre parenthèses en février 2021 et se consacre désormais à l’écriture. Après son Lettre d’un hussard de la Républiquepublié l’an dernier, il vient de publier un essai, Petite philosophie de la nationchez Robert Laffont.


FIGAROVOX. – Les enquêtes sur la mort de Samuel Paty qui se sont terminées le 6 octobre montrent la peur et l’isolement vécus par l’enseignant lors de ses derniers jours. Pourquoi un tel manque de soutien de l’Éducation nationale ?

Didier LEMAIRE. – J’espère que le procès demandé par la famille Paty pour faire la lumière sur la responsabilité des représentants de l’Etat dans cet assassinat aura lieu. La vérité doit être faite. Professeur Paty, il faut le réaffirmer après la parution du livre de David di Nota, J’ai exécuté un chien de l’enfer, n’était pas soutenu par ses supérieurs. On peut dire, au vu des éléments de l’enquête, que l’institution ne se souciait pas de sa sécurité. Pire, elle considérait le professeur, victime d’un mensonge d’un élève, puis d’une rumeur et de menaces, comme fautif. Selon le référent laïc envoyé par le rectorat, Samuel Paty aurait « offensé les élèves ».

En alimentant la rumeur, en demandant au professeur de s’excuser, en tentant de négocier avec l’islamiste bien connu qui a orchestré ce procès en islamophobie, l’administration a ainsi réussi à transformer la victime en coupable. Ce n’est donc pas seulement « un manque de soutien » qu’on peut lui reprocher, mais d’avoir porté une part de responsabilité dans cet assassinat, qui est encore plus grave. On devrait demander aux ministres et aux responsables administratifs pourquoi ils ont abandonné le professeur. Ils doivent répondre de leurs actes. Je ne peux pas répondre pour eux.

Des atteintes à la laïcité concernant le port de tenues religieuses ont conduit à la protection policière d’un enseignant à Montauban, selon les déclarations du ministre de l’Éducation nationale le 15 novembre. Que faut-il faire, selon vous, à l’école, contre l’islamisme qui menace notre modèle républicain fondé sur la laïcité ?

Normalement, si j’ose dire, l’Éducation nationale, depuis l’assassinat de Samuel Paty, déplace les enseignants menacés. Ceux qui ont été placés sous protection, comme mon collègue ou moi-même, ont été placés sous protection par la police après examen de leur situation. La multiplication des menaces, qui sature déjà le Service de Protection, ne peut apporter qu’une réponse ponctuelle à la multiplication des attaques.

La République doit être à la fois ferme et généreuse. Aujourd’hui, elle n’est ni l’un ni l’autre. De telles mesures exigeraient une volonté politique qui, aujourd’hui, fait défaut.

Didier Lemaire

Face à l’instrumentalisation des étudiants par les idéologues, la réponse doit être claire et ferme : toute violation des règles républicaines doit entraîner une sanction. D’abord pédagogique, puis, si ça continue, pénale. Pourquoi ne pas envisager la suspension de l’autorité parentale ? L’expulsion de ceux qui n’acceptent pas nos mœurs, notre culture ou nos lois ? Comment se fait-il que des parents fichés S, soupçonnés de menacer notre nation, puissent emmener leurs enfants à l’école sans que les chefs d’établissement en soient informés ? En même temps, pourquoi ne pas fermer les établissements ghettos, où la norme communautaire freine, sinon empêche, l’assimilation de la culture scientifique et humaniste ? Enfin, il serait essentiel de développer des contrepoids à l’idéologie dans laquelle certains enfants français sont aujourd’hui élevés. L’éducation artistique et culturelle, essentielle pour devenir plus humain, doit être généralisée. L’éducation artistique et culturelle, essentielle pour devenir plus humain, doit être généralisée. La République doit être à la fois ferme et généreuse. Aujourd’hui, elle n’est ni l’un ni l’autre. De telles mesures exigeraient une volonté politique qui, aujourd’hui, fait défaut.

Si la nation que vous défendez dans votre essai Petite philosophie de la nationrepose sur l’individu, les droits individuels, en l’occurrence, semblent menacer le vivre ensemble et la laïcité, comme en témoigne la question du port de vêtements religieux à l’école…

Notre société est caractérisée par le consumérisme et la dépolitisation. Mais ne confondons pas la tendance à ne s’occuper que de soi et l’épanouissement, dans une société, d’individus singuliers, autonomes et libres. L’individu ne menace pas le « vivre ensemble ». Au contraire, comme je le montre dans mon livre, elle constitue en quelque sorte l’atome de la nation, un atome sans lequel les hommes seraient réduits à leur appartenance à des groupes – familles, clans, communautés. L’individu est d’abord une construction culturelle, puis politique. Une construction née de la Grèce antique, avec Homère et sa première histoire romanesque, avec Pythagore et l’invention d’une rationalité qui va de pair avec celle de la démocratie, car elle suppose de rejeter les croyances communes pour penser par soi-même. Une construction également liée à cette religion unique de la personne qu’est le christianisme. Cette culture de l’individualité, dont l’humanisme a réalisé la synthèse, a été le point de départ de la nation. Or, c’est précisément l’individualité que l’islamisme, comme tous les totalitarismes, veut détruire. Elle l’attaque certes au nom des droits individuels, mais de manière trompeuse car le « droit de porter le voile » n’est pas un droit individuel. C’est le droit des hommes d’asservir les femmes. Il n’y a pas de droit humain d’aliéner notre humanité. Ce qui menace notre sécurité et nos libertés, ce ne sont donc pas les droits individuels mais un ennemi déterminé.

L’école doit être refondée ; faire le point sur la mission des enseignants, leur formation, les programmes, la place des sciences humaines, de l’enseignement technique et artistique, le règlement de l’école, les rapports d’autorité et de hiérarchie.

Didier Lemaire

Vous continuez à soutenir l’école. Comment peut-elle aujourd’hui émanciper les individus pour recréer des communs et refaire une nation ?

Soyons clairs : l’Éducation nationale est morte. Nous avons l’école la plus inégalitaire des pays de l’OCDE. Et une performance toujours plus faible. L’école n’éduque plus – du moins ceux qui ne le sont pas déjà, du fait de leur environnement social et culturel – et elle ne veut plus former de citoyens. Elle n’est plus portée par cette mission. Il faudrait donc la refonder ; faire le point sur la mission des enseignants, leur formation, les programmes, la place des sciences humaines, de l’enseignement technique et artistique, le règlement de l’école, les rapports d’autorité et de hiérarchie. Mais une telle refonte ne peut s’opérer que dans le cadre d’une volonté politique de réparer la nation, de refondre les services publics, de restaurer l’autorité de l’Etat et d’adopter un plan pour faire face à nos ennemis. Si aucune force politique ne mène un tel projet, tôt ou tard nous aurons une réponse nationaliste ou totalitaire, ou, probablement, l’une puis l’autre. Ne voyant aucun signe de prise de conscience de l’urgence de « refaire une nation », j’ai écrit ce livre, Petite philosophie de la nationpour donner un sens à cette idée.

Petite philosophie de la nation, Didier Lemaire, 2022, 216 p., 18,50 €. Robert Lafont

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