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Le moine bouddhiste et légendaire mécène japonais Kazuo Inamori décède à 90 ans


DISPARITION. Fondateur du groupe Kyocera, « sauveur » de la compagnie aérienne JAL, Kazuo Inamori est décédé le 24 août dernier. Retour sur un voyage unique.

Il était vénéré au Japon en tant que mécène légendaire, mentor en gestion, philanthrope et moine bouddhiste. Kyocera, l’entreprise qu’il a fondée dans le Japon d’après-guerre, a annoncé mardi que Kazuo Inamori est décédé le 24 août à l’âge de 90 ans. Il est parti discrètement, dans sa chère ville de Kyoto, qui avait donné le nom à Kyocera, pour Kyoto Ceramics. .

En ce jour de 2015, Le Figaro assiste, dans la vaste salle du Kyoto International Conference Center, à une cérémonie, mélange de soirée des Oscars et de plongée dans le Japon millénaire des Shoguns. Rien ne manque, cérémonie du thé, numéro de théâtre Nô et orchestre philharmonique. Vêtue d’un kimono blanc ceinturé d’or, sur scène, la princesse Takamodo, cousine par alliance de l’empereur du Japon Akihito, concentre le regard lors de cette trentième édition de la remise du prestigieux prix de Kyoto, doté de 150 millions de yens (1 millions d’euros à l’époque). A ses côtés, se tient discrètement un petit homme aux cheveux gris, en smoking.
Il s’agit de Kazuo Inamori, président de la fondation éponyme qui décerne le Prix de Kyoto depuis 1984.

Le fondateur de deux empires industriels, Kyocera et KDDI, devenu un gourou du management, discret dans la presse étrangère, accorde cette année-là une interview au Figaro. Pour la plupart des japonais, le « Dr Inamori » est avant tout le sauveur de la compagnie aérienne nationale Japan Airlines. Il était sur le point d’avoir 78 ans quand, en 2010, le gouvernement l’appela pour tenter de redresser JAL, qui venait d’être déclarée en faillite, écrasée de dettes. Les licenciements massifs avait été décidé avant son arrivée. D’une main de fer dans un gant de velours, Kazuo Inamori va imposer de lourds sacrifices de la part des salariés mais, dans deux ans, le miracle est là, JAL est sauvé. Au passage, le patron providentiel opère une révolution dans l’entreprise, client exclusif de Boeing. JAL passe sa première commande auprès d’Airbus. Le bon sens commercial dictait d’avoir deux fournisseurs plutôt qu’un, mais un autre élément a pesé dans le choix d’Inamori : « J’avais rencontré Fabrice Brégier (le patron d’Airbus) à Davos. Il m’a fait bonne impression, il m’a semblé avoir une intégrité personnelle », justifie l’octogénaire. Le choix des hommes. C’est l’acte qu’il considère comme le plus important dans la vie d’un patron. « Si tu es un poseur, si tu n’es pas humbleconfirme un dirigeant de Kyocera, il sera difficile de plaire au Dr Inamori. »
Chez JAL, Kazuo Inamori a appliqué « sa » méthode de management, la « gestion amibienne ». En français, le terme amibe évoque péjorativement les parasites. La meilleure traduction serait « gestion cellulaire ». L’entrepreneur japonais gérait ses entreprises en divisant ses effectifs en petites équipes autonomes, responsables de leur budget et de leurs objectifs, les « amibes », capables de se diviser au fur et à mesure de l’évolution de l’entreprise. Le revirement de JAL a redoublé l’attractivité des enseignements de Dr Inamori. Il a publié plusieurs livres, donne des conférences au Japon et en Chine devant des centaines de patrons de PME.

révolution du tube cathodique

Kazuo Inamori a développé sa philosophie de management sur le terrain, en un demi-siècle d’entrepreneuriat. Il n’est pas sorti de la « botte » des grandes universités comme Todai ou Kyodai, mais plus simplement de celle de sa région natale de Kagoshima (sud du Japon). Son diplôme en poche, il a préféré la fière, impériale et industrieuse Kyoto, où palais et temples millénaires, artisans et étudiants côtoient des équipementiers de référence comme le fabricant de transistors Rohm, celui des moteurs Nidec.

A 27 ans, ingénieur chimiste, il quitte son premier employeur – fait rare au Japon -, se marie au lendemain de sa démission et crée sa propre entreprise, Kyoto Ceramics, la future Kyocera. L’entreprise fait partie de ces groupes peu connus du grand public vis-à-vis des équipementiers comme Panasonic ou Toyota, mais qui forment peut-être la véritable aristocratie industrielle de l’Archipel, souterraine, capable de produire une quantité infinie de pièces sophistiquées indispensables à les produits de consommation. Le premier produit de la PME Kyocera sera un petit tube en céramique, isolant pour téléviseur. Nous sommes en 1959, à l’aube de l’invasion dans les foyers du tube cathodique.

Inconnu du grand public ailleurs que dans l’archipel nippon, Kyocera est pourtant omniprésent dans le monde. Ses composants à base de céramique de haute précision se retrouvent dans les automobiles, les ordinateurs et même le télescope spatial Hubble. L’entreprise a décliné la céramique en plusieurs dizaines de milliers de produits référencés, couteaux de cuisine, panneaux solaires ou encore prothèses chirurgicales. En 2015, le conglomérat employait plus de 70 000 personnes dans le monde.

Soutien de l’opposition

Ce succès ne suffit pas à Kazuo Inamori. En 1984, à 50 ans, il crée sa deuxième société : un opérateur télécom qui va défier le monopole public. KDDI est encore aujourd’hui le deuxième acteur au Japon. Principal actionnaire de Kyocera, le Dr Inamori s’est retrouvé presque milliardaire en dollars, selon Forbes. Cette même année 1984, il crée sa fondation philanthropique et le Prix de Kyoto, une manière de rendre ce qu’il estime avoir reçu, en récompensant chaque année deux chercheurs mais aussi un artiste. « Parce que la science et la technologie ne suffisent pas au vrai bonheur », philosophe Kazuo Inamori. Parmi les lauréats très divers figurent le musicien Pierre Boulez, le sociologue Bruno Latour et la réalisatrice Ariane Mnouchkine.

Son positionnement politique très particulier en fait également un outsider. Si un grand patron japonais était proche de l’opposition, c’était bien Kazuo Inamori. Le Parti libéral démocrate (PLD) est resté la pièce maîtresse de la majorité au pouvoir depuis la guerre. Elle entretient les meilleures relations avec les milieux économiques, formant, avec la bureaucratie comme troisième point, ce que les « japanologues » ont appelé un « triangle de fer ». Or, le Dr Inamori avait choisi de se placer en dehors dudit triangle, soutenant l’opposition pour que son pays devienne une véritable démocratie bipartite. Au début des années 2000, c’est lui qui a réuni, au forceps, les forces d’opposition éparpillées sur l’échiquier politique au sein du Parti démocrate du Japon (PDJ). Il y avait son cheval de Troie : un jeune député de Kyoto nommé Seiji Maehara. En 2009, ses efforts portent leurs fruits : le DPJ réussit l’exploit inédit, jamais renouvelé depuis, de renverser le PLD. Un an plus tard, Japan Airlines, premier transporteur aérien du pays, fait faillite : c’est à Kazuo Inamori que Seiji Maehara, devenu ministre des Transports, laisse la main pour redresser la barre. Pari tenu dans deux ans.

Aumône, crâne rasé

Le fil conducteur de la vie de Kazuo Inamori n’est cependant pas la politique. Plutôt bouddhisme. Les préceptes bouddhiques lui ont été transmis par sa mère et son père, un petit imprimeur de Kagoshima, dans le sud de l’Archipel. Le jeune Kazuo découvre vraiment la religion à l’adolescence lorsque, terrassé par la tuberculose, il se croit condamné. Il s’est plongé dans des livres de philosophie qui l’ont marqué à jamais. A 65 ans, il fait une pause dans sa vie trépidante d’homme d’affaires pour se retirer brièvement dans un temple de la secte Rinzai Zen à Kyoto. Il devint moine et, le crâne rasé, fit l’aumône pendant un certain temps. Mais son maître spirituel lui dit que sa mission est dans la ville. Ce mélange des genres, moine et capitaine d’industrie, même au Japon, n’est pas anodin. « Cela lui a valu des critiquesexplique un ami, il a été critiqué pour ne pas avoir choisi. »

Cette spiritualité affichée, goûtée par la bonne société japonaise comme un « supplément d’âme » dans ce milieu industriel austère, n’exerce pas son charme sur tout le monde. « Après que Kyocera a repris KDDI, la société a été reprise par une sorte de culte de la personnalité désagréable», se souvient l’avocat Stephen Givens, qui travaillait pour l’opérateur à l’époque. « Quand nous dînions ensemble, je voyais plus un homme d’affaires qu’un prêtre ou un philosophe. Il a horriblement traité son personnel», rapporte pour sa part un industriel européen. Le Dr Inamori n’était pas un patron facile, ont confirmé plusieurs proches en 2015. « S’il ne te gronde pas, c’est qu’il ne croit pas en toi »confiait un ancien cadre américain de Kyocera. « C’est l’homme le plus dur, avec le plus grand coeur », a ajouté un ami qui ne l’avait pas quitté depuis ses débuts à Kyoto. Dans la mémoire collective japonaise, il en restera le bienfaiteur à travers la Fondation Inamori.

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