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les femmes handicapées, plus exposées et moins entendues

Sans un mouvement #MeTooHandicap pour relayer leurs témoignages sur les réseaux sociaux, et sans le soutien des principales organisations militantes féministes pour faire entendre leur voix dans la rue, les femmes handicapées victimes de violences sexistes et sexuelles restent dans l’angle mort de la lutte contre violence faite aux femmes. Un phénomène passé sous silence par excès de validisme, et absence d’action politique.

Plus exposé, encore moins entendu. Quatre ans après l’émergence des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, les femmes handicapées victimes de violences sexistes et sexuelles restent sous-représentées, y compris au sein des actions féministes. Quant à un éventuel #MeTooHandicap, il peine à se développer, au grand dam des associations handi-féministes qui œuvrent notamment pour que les paroles des victimes bénéficient du même écho que celle des victimes valides.

Aujourd’hui, « les études sont rares, car le sujet n’a pas d’intérêt », souligne Céline Extenso, co-fondatrice de l’association handi-féministe Les Dévalideuses. Construit par rapport au terme « valide », souvent utilisé en opposition à une personne handicapée, le validisme se caractérise, selon le Collectif Lutte et Handicaps pour l’Égalité et l’Émancipation, « par la conviction de la part des personnes valides que leur absence de handicap et/ou leur bonne santé leur confère une position plus enviable et même supérieure à celle des personnes handicapées. »

Les chiffres disponibles à ce jour sont pourtant révélateurs : selon l’enquête Milieu de vie et sécurité de l’Insee de 2011 à 2018, dite « victimisation » (étude des phénomènes criminels qui s’intéresse avant tout à la personne des victimes). ), au cours des deux années précédant l’étude, les femmes handicapées étaient deux fois plus susceptibles d’avoir subi des violences sexuelles que les femmes non handicapées (4% contre 1,7%). L’analyse de cette enquête montre qu’« être en situation de handicap augmente, toutes choses égales par ailleurs, la probabilité d’avoir été abusé physiquement ou sexuellement (+4,8 points), que ces violences ont été commises en dehors du ménage (+3 points) ou en son sein (+2,4 points). « 

Plus récemment, une enquête inédite réalisée au niveau local par l’Observatoire régional des violences sexistes et sexuelles de Nouvelle Aquitaine, soutenu par l’Etat et dont les résultats ont été dévoilés par le média indépendant La Conversation, montre que les femmes présentant un handicap sont particulièrement vulnérables aux violences sexuelles. Aux fins de cette recherche, 211 femmes, âgées de 19 à 72 ans, de toutes catégories sociales, ont été entendues. Ce qui ressort : une femme handicapée sur deux témoigne avoir subi des violences sexuelles ; plus de la moitié des femmes ont signalé des crimes incestueux; toutes les femmes handicapées mentales et psychiques interrogées relatent le refus d’une plainte par les forces de sécurité, l’écoute ou la prise en charge par des proches et des professionnels, en raison d’une certaine « hystérie » mise en avant…

Face à un phénomène loin d’être anecdotique, le colloque organisé à l’Assemblée nationale le 24 novembre, à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, a cette année pour thème « la lutte contre les violences faites aux femmes. contre les femmes handicapées ». Un sujet qui reste encore aujourd’hui l’angle mort de la lutte contre les violences faites aux femmes.

« Le handicap nous désexualise »

Si Céline Extenso rappelle que les femmes en situation de handicap sont moins écoutées, elle explique qu’elles témoignent, a fortiori, beaucoup moins. « Les propos des femmes sont généralement discrédités, mais quand, en plus, on présente des problèmes psychiques et psychologiques, on nous qualifie de fous et il n’y a aucune chance que la plainte aboutisse, tant au niveau des services de police que de l’entourage. « , regrette-t-elle. « On va accuser la femme de rigoler, d’en rajouter, d’être hystérique… Donc les femmes handicapées sont encore plus silencieuses que les femmes valides. »

En général, c’est l’ensemble de la société qui ne s’intéresse pas à cet aspect de la lutte contre les violences faites aux femmes. D’où la difficulté à faire émerger un mouvement #MeTooHandicap sur les réseaux sociaux. En mars dernier, l’appel à témoignages au titre d’un #IncestHandicap a également échoué : tant sur Twitter que sur Facebook, les témoignages n’ont pas afflué.

« Les témoignages de personnes atteintes d’un handicap psychique, sur Twitter, sont vite catalogués et peu écoutés », souligne le co-fondateur des Dévalideuses. Un problème de crédibilité qui s’ajoute à un autre tout aussi répandu et sournois : la désexualisation des personnes handicapées. « Le handicap, quel qu’il soit, nous désexualise tellement aux yeux de la population qu’on n’imagine pas avoir une sexualité, et donc on n’imagine pas être victime de viol », explique Céline Extenso. Si l’esprit est fermé à cela, il est alors encore plus difficile pour les personnes handicapées de faire entendre leur voix.

En intériorisant ce validisme, les femmes handicapées en viennent à se considérer comme indésirables, poursuit Céline Extenso. « Si nous sommes violées, les gens pourraient même penser qu’il est déjà extraordinaire qu’on puisse nous vouloir de nous. »

>> Handicap : le validisme, du « bon sentiment qui pourrit la vie » à la discrimination affichée

« L’hypocrisie » politique après le rejet de l’indépendance financière

Outre les obstacles liés au mépris de la société envers les personnes handicapées, l’omission autour des violences sexuelles subies par les femmes handicapées s’explique parfois par leurs difficultés (notamment en cas de handicap mental) à percevoir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. . « Les gens souffrent sans se rendre compte que c’est de la violence et qu’ils ne sont pas consentants », ajoute Céline Extenso.

A tout cela s’ajoute souvent l’impossibilité pour les femmes handicapées de témoigner contre un conjoint dont elles dépendent, physiquement mais aussi financièrement. A ce sujet, si le fait que la conférence de mercredi à l’Assemblée nationale ait été consacrée aux violences faites aux femmes handicapées envoie, a priori, un message positif, les femmes concernées n’attendent pas grand-chose, si ce n’est de « l’hypocrisie ».

Lutter contre les violences faites aux femmes handicapées passerait en effet d’abord par la démarialisation de l’allocation pour adulte handicapé (AAH), insiste la co-fondatrice des Dévalideuses. Une question abordée cette année, mais dont le vote a été bloqué à l’Assemblée nationale. « La majorité présidentielle a fait obstruction au vote et refuse de nous accorder ce droit à l’indépendance financière qui nous permettrait de pouvoir nous libérer de situations violentes et dangereuses », dénonce Céline Extenso, qui dit attendre des mesures concrètes, et non des conférences.

L’AAH est en effet calculée en fonction des ressources de l’intéressé et de son conjoint, « ce qui signifie que la femme est financièrement dépendante de son mari », précise Céline Extenso, précisant que si la femme veut partir, elle aura droit à l’AAH, mais devra d’abord prouver qu’elle a quitté la maison et qu’elle vit seule. « Nous demandons donc que les femmes handicapées puissent toucher leur AAH indépendamment de leur conjoint afin qu’à tout moment, elles puissent être autonomes pour partir. »

« Le validisme n’est pas féministe »

Face à l’absence de réponse au niveau politique, toute lutte peut au moins pouvoir compter sur un réseau d’associations militantes pour porter haut et fort son message. Pourtant, la cause des femmes handicapées peine à émerger dans les revendications des organisations féministes militantes.

« Tout est lié à un problème de validisme », réagit Céline Extenso. Les Dévalideuses sont aussi nées du constat, lors d’une marche contre les violences basées sur le genre, que la situation des femmes handicapées n’était pas du tout abordée. Depuis, le travail de l’association handi-féministe est de combler le fossé avec d’autres organisations féministes qui, selon Céline Extenso, « ne pensent souvent au handicap que comme une charge de travail pour les femmes aidantes, et pas du tout comme des femmes handicapées, juste en tant que femmes ». Un effort pédagogique éreintant est alors requis, nécessitant la déconstruction de certains schémas validistes.

« Tous les milieux militants sont terriblement validistes », déplore le co-fondateur des Dévalideuses. Or, à cause de cet impératif de passer par l’étape pédagogique, « on ne peut pas faire campagne comme les autres », poursuit-elle. « C’est frustrant de voir le retard que l’on peut avoir pour se rendre compte que la perception du handicap est un vrai sujet politique, et non un sujet individuel. »

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