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« Les réflexions de Françoise Sagan sont extraordinairement actuelles »


Dans un spectacle envoûtant, l’actrice amène l’auteur de Bonjour Tristesse.

Les lumières s’éteignent. Une femme seule sur scène, blonde, le corps recroquevillé, fume. L’étincelle de sa cigarette déchire l’espace noir. « Je portais ma légende comme un voile. Ce masque délicieux, un peu primitif, correspondait à mes goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui éblouit, tout ce qui est noir, tout ce qui se perd, et donc permet de se retrouver. » C’est Françoise Sagan ressuscitée. Ou plutôt Caroline Loeb qui, en thaumaturge, amène l’auteur de Bonjour Tristessedans Françoise de Sagan, une pièce enivrante, mise en scène par Alex Lutz, avec la collaboration de Sophie Barjac. L’auteure, comédienne, réalisatrice et chanteuse se confie sur sa « rencontre fusionnelle » avec l’écrivain.

LE FIGARO. – Vous avez précédemment créé une émission sur George Sand. Pourquoi avez-vous choisi Françoise Sagan cette fois ?

Caroline LOEB. – Je dirais plutôt que c’est Sagan qui m’a choisi ! En fait je suis arrivé à Sagan grâce à George Sand et Alex Lutz. Dans l’émission sur Sand, déjà mise en scène par lui, j’ai dit à un moment donné qu’elle était la Madone, la Sagan de l’époque puisqu’elle était une star au cœur des débats et des polémiques de son temps. C’est chez Lutz que j’ai découvert Je ne nenie rien, un recueil d’entretiens publié par Stock, et lorsqu’il m’a été proposé quelques mois plus tard, j’ai eu un véritable coup de cœur pour ces paroles de Sagan. J’ai tout de suite su que je pouvais en faire un monologue. Ce qui m’a d’abord frappé, c’est le gouffre entre ce que je savais d’elle, sa réputation de noctambule, de joueuse, d’image un peu frivole et mondaine, et la profondeur de sa pensée. Sa légèreté n’est qu’apparente. C’est le signe de sa grande modestie. Je ne la trouve pas désabusée mais lucide et parfois féroce. Elle parle extrêmement bien de notoriété : « J’ai mis le masque de ma légende, et ça a cessé de me déranger. Évidemment, ça m’a beaucoup marqué. La notoriété crée souvent (toujours ?) un décalage entre la personne que l’on est vraiment et l’image que les gens se font de nous. Je vis depuis assez longtemps ce hiatus avec ce tube qui n’arrête pas de me poursuivre et qui a tendance à prendre toute la place aux yeux des autres. D’une certaine manière, comme Bonjour Tristesse, c’est un succès auquel nous essayons de survivre, artistiquement. Et puis j’ai été bouleversée par sa lucidité, son humour subtil, l’air de ne pas y toucher. Je me suis identifié très fortement à ses mots, même si je suis assez différent de Sagan.

Lorsque les lumières s’éteignent, l’atmosphère devient sombre et vous apparaissez presque en clair-obscur. Un moyen de nous mettre dans la tête de Sagan ?

Oui, l’émission aurait pu s’appeler « Inside Françoise Sagan », c’est un voyage intérieur. Avec Alex Luz, et Anne Coudret qui a créé les lumières, on a voulu cette intimité, que ce ne soit pas moi qu’on ait vu, mais elle, et le public me dit souvent qu’ils ont passé une heure avec Sagan. Bien sûr, il y a beaucoup de choses qui me lient à elle. D’abord son amour inconditionnel et absolu pour la littérature. Comme elle, j’ai le sentiment de m’être construite avec mes livres. Évidemment nous partageons l’amour de la nuit et de ses nuits blanches, la passion des gens qui ont de l’esprit. Elle fréquente Jacques Chazot et Bernard Franck, réputés pour leur intelligence et leur humour. Comme elle, j’ai toujours aimé les gens spirituels, je pouvais tuer père et mère pour un bon mot, et j’ai fait une bonne école au Club 7 d’abord, puis au Palace.

Es-tu devenu Sagan ?

Je dirais plutôt qu’elle emménage avec moi pendant le spectacle. Ce qui est assez fou, c’est ce sentiment que c’est à la fois elle et moi à cent pour cent. Une vraie rencontre fusionnelle. Et c’est aussi le paradoxe de l’acteur, cette sensation d’être complètement nu en jouant quelqu’un d’autre que moi.

L’émission est basée sur les interviews qu’elle a données à son époque. Que disent ses réponses sur elle, sur l’époque ? Que penserait-elle de notre monde ?

Ce qui m’a frappé, c’est l’extraordinaire actualité de nombre de ses réflexions. Ce qu’elle dit sur la sexualité : « On parle trop de sexualité aujourd’hui. La sexualité, l’érotisme ne peuvent pas être exhibés ». Sur les injonctions au bonheur : « Tous ces slogans stupides dans les journaux : ‘soyez heureux’… Enfin, c’est abominable ! Nous leur expliquons à quel point il est honteux et stupide d’être malheureux car tout est fait pour être heureux. Alors quand ils ne le sont pas, ils se sentent coupables. Avant, nous étions mécontents. Maintenant, si vous ne vous promenez pas en disant : « Ça va, ça va », vous dites : « Pauvre crétin, va voir un psychiatre ou prends telle ou telle pilule. » C’est encore stupide. À l’heure : « La société vole le temps des gens. » A chaque fois que je dis cette phrase sur scène je pense au temps fou qu’on passe sur les réseaux sociaux ! Toutes ces questions, et bien d’autres, sont terriblement d’actualité. Je pense qu’elle aurait détesté cette obscénité de l’information continue, du buzz, comme une drogue dure. Qu’elle aurait détesté Twitter, Facebook et Instagram. Dans les années 60, 70 et 80 l’information était encore moins vulgaire et on pouvait mieux préserver sa vie privée. Je pense que la grande vulgarité de notre époque lui aurait été insupportable.

Dans votre émission, vous portez une perruque blonde, une chemise et un pantalon simple pour n’importe quel costume. Comment travailles-tu pour devenir Sagan ? Avez-vous parfois eu peur de la trahir ?

L’œuvre eut immédiatement un caractère d’évidence. Alex Lutz avait la vision du spectacle, la perruque blonde, la silhouette du pantalon… Ce n’était pas difficile. La seule question était « Le public le croira-t-il? » Et la réponse a été immédiatement oui. Et puis Alex Lutz m’a donné quelques indications : placer ma voix dans les aigus, recroqueviller un peu mon corps et incarner sa nervosité, son angoisse. Cela l’a immédiatement fait exister. Et je n’ai pas trop de mal à être anxieux ! (rires) Je n’avais pas peur de la trahir car je ressentais une sorte de gémellité avec elle. Mais il est vrai que le pari était risqué. Il est très rare de trouver un personnage, un texte qui permette de dire des choses aussi intimes et essentielles sur soi. Et puis en réalisant que cette pensée touchait tellement le public et prenait un caractère universel, c’était le plus beau des cadeaux. J’ai travaillé à ressentir chaque phrase que j’avais choisie, intimement. Connectez-vous à la façon dont ces phrases ont résonné en moi. Je l’ai trouvée à l’intérieur, pas à l’extérieur. C’est en essayant d’être le plus sincère que je crois que je suis arrivé à une forme de communion avec elle. Sagan avait un sens de la pirouette et des bons mots mais aussi une sincérité désarmante. C’est cette capacité à assumer tous ses paradoxes et toutes ses contradictions qui le rendent aussi si touchant et attachant. Mais je n’ai commencé à lire ses romans que bien après le début des représentations. Pour moi, tout Sagan était dans les interviews.

Qui était-elle après tout ?

Je dirais un philosophe. C’est ce qui m’a le plus bouleversé. Comme un vieil homme sage dans le corps d’une jeune fille. Et en même temps totalement unique, ce qui est fascinant. Comme souvent je découvre que les artistes qui osent le plus se révéler dans leur spécificité, s’ils sont absolument sincères, arrivent à toucher l’universel.

Que reste-t-il de Françoise Sagan aujourd’hui ?

Son travail bien sûr, mais aussi sa vie de femme libre. J’ai toujours été fascinée par les femmes qui se sont inventées une place unique au monde : Joséphine Baker, Marlene Dietrich, Dorothy Parker, Arletty, Mae West… Comme elles, Sagan incarne la liberté. Et cela fait toujours beaucoup de bien.

Caroline Loeb dans « Françoise de SaganTous les samedis et dimanches à 18h à La Divine Comédie.

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