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Molière, l’orfèvre de l’Alexandrie

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Le 12 mai 1664, le Tartuffe ou l’Hypocrite, est joué au château de Versailles devant Louis XIV. Mais sur l’insistance de l’Archevêque de Paris, le Roi Soleil est contraint d’interdire toute distribution…

12 mai 1664. Le Tartuffe ou l’Hypocrite, comédie en trois actes, est conçue et jouée au château de Versailles devant Louis XIV. Mais sur l’insistance de l’archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, le Roi Soleil est contraint d’interdire toute distribution. 358 ans plus tard, le texte intégral de cette pièce – qui provoqua une affaire d’État sous la monarchie absolue de droit divin – peut renaître sur la scène de la Comédie-Française, grâce aux efforts de reconstruction menés par Georges Forestier, professeur émérite à la Sorbonne.

« Pour restituer les dialogues, il a fallu réaliser un vrai travail de recherche génétique à partir de la version en cinq actes, ainsi que des documents d’époque », assure Emilia Aru, fondatrice et directrice des éditions Portaparole, à l’origine de cet inédit. publication de la toute première version du Tartuffe de Molière, ouvrage qui nous offre l’occasion de rappeler à quel point le dramaturge a su utiliser les ressorts de l’alexandrin, forme de vers classique par excellence.

Tartuffe est un escroc qui se fait hypocritement passer pour un homme pieux afin de poursuivre ses intérêts personnels. Il convoite notamment Elmire, la femme d’Orgon. C’est par la taille des alexandrins que le faux dévot révèle habilement son désir, cherchant à le déguiser avec l’habit d’un moine :

« L’amour qui nous lie aux beautés éternelles,

N’étouffe pas en nous l’amour des temporels.

Nos sens peuvent facilement être charmés

Œuvres parfaites que le ciel a formées.

(…) » (Tartuffe ou l’Hypocrite, acte II, scène trois)

La construction du passage ci-dessus montre une symétrie impeccable : si l’on considère le e muet, les adjectifs qualificatifs « éternel » et « temporel » ont respectivement trois syllabes et sont tous deux situés en neuvième position métrique. De plus, ils forment une riche rime suivie qui permet de créer un oxymore révélateur du double langage que tient l’imposteur. Les deux alexandrins suivants confirment cette alternance entre le vocabulaire de la sensualité (« sens », « charmé ») et celui de la piété (« œuvres parfaites », « ciel »). Les répliques du personnage éponyme lèvent le voile sur le pouvoir de manipulation du langage lorsque les mots s’avèrent choisis, voire arrangés, avec une exactitude et une précision méticuleuses.

Dans cette perspective de tromperie, lisons aussi ce court extrait qui nous montre un Tartuffe démasqué par Damis, le fils d’Orgon, surjouant l’autoflagellation pour sauver son rôle :

« Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,

Un malheureux pécheur, plein d’iniquité,

(…) » (Tartuffe ou l’Hypocrite, acte II, scène six)

Tartuffe énumère les propos de l’accusation pour tenter de jouer sur la corde sensible d’Orgon, afin de conserver ses faveurs. L’accumulation verbale de ces deux alexandrins renforce l’ironie dramatique aux yeux des spectateurs, plus que jamais conscients – contrairement à Orgon – de la fausseté du personnage. Il convient de considérer d’abord le premier mètre qui établit ingénieusement un rythme de diction en trois temps : en vertu de cette cadence, le mot manichéen « méchant » est placé dans la partie centrale du vers, et encadré de deux virgules qui permettent s’arrêter pour affirmer (au moyen de l’adverbe « oui ») les termes culpabilisants de la faute (« méchant » et « coupable »). L’alexandrin suivant joue sur une césure dans l’hémistiche pour mettre en évidence le nom commun « pécheur », grâce à la pause syntaxique apportée par la virgule.

Cette pièce donne ainsi tout son sens au paradoxe de l’alexandrin français, qui parvient à condenser une pensée complexe dans un espace très restreint. Nul doute que Molière serait ravi d’assister aujourd’hui, à la Comédie-Française, à la première représentation publique de son Tartuffe original.

Molière, Le Tartuffe ou l’Hypocrite, comédie en trois actes reproduite par Georges Forestier, éditions Portaparole (120 pages, 16 €).


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